Tout avait pourtant si bien commencé. À la suite de l’élection hollandiste en mai 2012, le petit Pierre avait été propulsé ministre de l’Économie et des Finances après n’avoir particulièrement brillé ni en économie, ni en finance, ce qui était un gage de solidité évidente. Les deux ans qui suivirent furent, comme on pouvait s’y attendre, étincelants.

Il n’a certes pas été aidé. Toute l’équipe de François, baignée de certitudes keynésiennes et d’une vision de l’économie comme on n’en fait plus depuis au moins vingt ans dans le monde réel, avait parié sur un retournement de cycle avec un retour plus ou moins tonitruant de la croissance passé les premiers mois de surplace que l’arrivée de la gauche au pouvoir entrainerait immanquablement.

À ce triste constat, il a fallu ajouter bien vite celui de déficits publics creusés bien au-delà des prévisions et des chiffres proposés officiellement. C’est d’ailleurs avec une certaine consternation qu’on a pu voir le pauvre Pierre insister de plus en plus lourdement sur sa capacité à tenir ses engagements. En 2012, il clamait urbi & orbi que le déficit prévu pour 2013 ne dépasserait pas les 3%, pas même d’un dixième de pourcentage. Le chiffre constaté fut de 4,3%, un dérapage de plus d’un tiers. En 2013, chaque prévision de déficit fut scrupuleusement enterrée pour être largement dépassée. Rapidement, il est devenu clair qu’on devait abandonner tout espoir d’atteindre l’objectif d’un déficit ramené à 3% grâce à la solide expérience des ministres hollandistes et à la direction ferme d’un président solide et cohérent.

Et c’est donc auréolé de ces succès pour le moins flamboyants que, débarqué sans fleur ni couronne du gouvernement Ayrault II et pas repris par l’équipe suivante, Pierre aura été « proposé » par François pour devenir Commissaire européen. En toute honnêteté, disons plutôt que Pierre aura fait des pieds et des mains auprès de François pour obtenir cette sinécure, tant l’idée même de redevenir simple député, loin du pouvoir, devait insupporter l’ex-ministre.
Proposé à un petit portefeuille pas trop voyant (comme l’économie numérique, la coopération internationale ou la reproduction des escargots par temps de pluie), il aurait été parfaitement à sa place : pas follement compétent, globalement inutile, grignotant un petit budget et attendant, en pente douce, une retraite de privilégié du système politique. Malheureusement, un ex-ministre français ne pouvait pas se contenter d’aussi peu. Son dossier fut donc placé en haut de la pile concernant … les Affaires Économiques. Reconnaissons ici une paire de gonades solides de la part du président Hollande, ou une solide dose d’inconscience, ou, plutôt, un cynisme en béton armé : tenter de convaincre nos partenaires européens que celui qui aura démontré, pendant deux ans, son incapacité à réformer quoi que ce soit, et à tenir la moindre promesse économique, serait le mieux placé pour jouer le gendarme sur ces mêmes questions, cela relève de la gageure.
C’est un tel défi que c’en est louche. Devant passer un entretien devant les députés européens, le commissaire-désigné Moscovici n’aura absolument pas brillé. La presse française, timide, se sera contentée de remarquer que l’ex-ministre avait été à la peinedevant un parterre de députés pas particulièrement amènes. La réalité, plus crue, est qu’il aura été questionné trois heures durant, plusieurs fois (une dizaine en tout) sur le même sujet, à savoir sur sa crédibilité à devoir faire respecter des contraintes économiques alors qu’en tant que ministre, il en avait été totalement incapable. Et le problème est d’autant plus aigu qu’il ne s’agit pas ici ni de nationalité, ni de convictions politiques, mais tout simplement de crédibilité et de confiance.
Personne n’a confiance dans un type qui tente maladroitement de ménager la chèvre bruxelloise des contraintes budgétaires et le choux français de l’absence totale de rigueur et d’équilibre budgétaire. Personne ne peut réellement avoir confiance dans un type a trempé dans une histoire louche de fonds en Suisse puis à Singapour, qui prétendait n’avoir aucune connaissance d’un dossier qui aurait naturellement dû lui remonter aux oreilles de par la charge qu’il occupait justement à ce moment là. Personne ne peut réellement avoir confiance dans un type qui fournit une déclaration d’intérêts d’une légèreté diaphane à Paris et fort détaillée à Bruxelles.
En outre (pas de pot pour le pauvre Pierre), sa candidature déboule sur la scène européenne alors qu’un commissaire du bord politique opposé (PPE), Miguel Arias Cañete, est en délicatesse : proposé comme Commissaire chargé des questions environnementales, il apparaît que l’Espagnol (ou sa famille) serait impliqué dans l’industrie pétrolière, ce qui semblerait pour le moins délicat à composer avec les exigences du portefeuille climatique. Les députés PSE (socialistes) l’ayant placé sous leurs feux, il n’était pas étonnant que les députés PPE mettent à leur tour Moscovici, l’un des commissaires les plus controversés de la nouvelle Commission, sous leurs feux croisés.

Dans ces conditions, si Moscovici a bien été confirmé comme Commissaire après son second oral, on pourrait voir à l’œuvre la parfaite hypocrisie de nos élites, le petit Pierre devant assumer la gestion d’un camouflet historique au sujet d’un budget dont il fut en partie responsable, infligé à son ancien patron. Et bien évidemment, s’il n’est pas confirmé comme Commissaire, on voit mal la présidence française prendre ce refus comme autre chose qu’un camouflet.
La diplomatie devant jouer de tous les côtés, nous assisterons plus probablement à un dégonflement des députés européens et à un compromis médiocre. Moscovici pourra commencer son mandat, ce qui sera un peu moins piteux qu’un retour bredouille en France. Et, toujours pour des raisons diplomatiques, il est probable qu’il n’aura pas besoin de gérer directement la délicate situation d’un « retoquage » tonitruant du budget français.
Comme quoi, en politique en général et en politique française en particulier, l’incompétence n’est absolument pas un obstacle à une carrière riche et prospère.