Et question dégâts, on en a déjà une bonne idée lorsqu’on parle lecture (les enquêtes PISA sont sans ambiguïté) ; grâce à l’intervention permanente des pédagogos, la méthode globale, à peine lardée d’un peu de syllabique, aura perduré sur les trente dernières années. Le taux d’illettrisme augmente donc gentiment depuis, sans que personne n’y trouve rien à redire. Le Bled est depuis longtemps remisé aux oubliettes, les dictées sont des exercices du passé, et l’apprentissage de base de la langue est globalement laissé à l’appréciation des familles dont les impôts sont heureusement toujours prélevés, merci bien.
En tout cas, cela (ainsi que les récentes et pathétiques peillonnades) a permis de dégager un nombre considérable d’heures maintenant consacrées à de nouvelles matières indispensables : à côté d’un cours « d’informatique » (chipotage d’icônes sur des iPads rutilants payés par la collectivité, merci président François), on trouvera donc pléthore de cours d’art, dramatique dans tous les sens du terme, de poterie, de macramé, ou d’expression corporelle au son de djembés républicains, citoyens et festifs. Et bien sûr, quelques indispensables cours d’éducation économique, sociale et violemment citoyenne complèteront le tout.
Dans un billet d’un confrère blogueur, on découvrait que les cours d’Histoire pour Terminale Économique & Sociale donnaient largement la parole à ce type de discours dont l’orientation est impossible à camoufler et le manichéisme si grotesque qu’on se demande dans quelle mesure les auteurs n’ont pas tenté un second degré d’une redoutable subtilité. Ainsi, il leur semblait nécessaire de citer les éternels sociologues affûtés du CNRS :
« À gauche, quelques uns ne veulent pas se rendrecomplices d’un système qui tente de persuader les gens qu’un compte en banque bien garni est le symbole de la réussite et l’étalon permettant de juger de la valeur d’une personne. »

Ah oui, les complices de la (vilaine) droite ! Ce manuel (de chez Hachette) n’y va pas par quatre chemins ; plus caricatural reviendrait à écrire que les gens de gauche sont tous gentils et ceux de droite sont des égoïstes à tendance fachoïde dont le goût pathologique pour l’entassement d’argent sur le dos des honnêtes gens et d’ouvriers exploités ne peut évidemment pousser la planète qu’à la ruine totale à base de chatons pilés et autres bébés torturés…
Rassurez-vous, ce n’est pas tout !
Chez Magnard, pour le programme 2011 de Première SES, on a décidé d’une approche encore plus subtile : on va faire participer l’élève à son propre lavage de cerveau. C’est positivement grandiose puisque cela fera passer l’idée que l’État est l’alpha et l’oméga de tout ce qui va bien en France, sans l’écrire directement. Notez que ceci n’aurait pas gêné les rédacteurs de ces manuels de blanchisserie cérébrale, mais il est connu qu’une participation active du lecteur est plus efficace qu’une
Pour cela, on nous propose un exercice simple : étudions un mercredi ordinaire dans la famille Peillon pardon Perillat.


Non, ce qui m’intéresse ici est bien le petit exercice proposé en fin de page, véritable morceau de bravoure interactive qui permet d’impliquer directement le futur citoyen et lui coller aussi sûrement qu’une balle dans la tête le concept évident que l’État est absolument indispensable pour tout mercredi ordinaire qui se respecte. En quatre questions accolées comme les planches d’un cercueil, le « manuel » propose d’une part de prendre la mesure de la puissance de l’État et d’autre part de toucher du doigt cette réalité indépassable : sans lui, point de salut.





Finalement, dans ces manuels, l’idéologie collectiviste plus ou moins visible s’y dispute avec un manque d’imagination chronique, de prise de recul et de mise en comparaison avec le reste du monde. D’une façon troublante, ils sont en réalité l’exact reflet de ce que les enseignants pensent de l’entreprise privée, lieu, selon 62% d’entre eux, d’une insupportable exploitation, ou, mieux encore, l’expression écrite de cette délicieuse pensée française, qui croit encore être le phare du monde moderne intellectuel, et n’en peut plus de se regarder le nombril. Dans cette vision surannée, l’État colbertiste et le centralisme jacobin expliquent à eux seuls le niveau d’achèvement superbe qu’à pu atteindre la France.
Et bien sûr, tout ceci serait fort drôle … s’il ne s’agissait pas de manuels scolaires.