

En lisant ce tweet, en parcourant ces articles de presse, en tombant sur ces sondages plus ou moins farfelus, et à condition de faire preuve d’un peu de recul et de lucidité, on ne peut qu’être pris d’un sentiment gêné, consterné même, devant le grotesque de la proposition sous-jacente.
Grotesque, parce que tout ceci fait repenser à la drôlatique crise de balladurite qui s’était répandue en France en 1995 : porté par des sondages habilement flatteurs, Ed
Le cas Juppé est actuellement construit de façon à peu près similaire.
Délicieusement à gauche pour un type de droite (si tant est que ces deux appellations aient encore un sens dans un pays où les deux vieux partis se passent cérémonieusement le mickey à chaque tour de manège), mélange habile de la carpe progressiste et du lapin conservateur, Alain Juppé est le candidat pratique, rêvé même, pour éviter de s’appesantir un peu trop sur la perspective pas très réjouissante d’un second tour où le candidat « républicain » (qu’il soit de droite ou de gauche) serait confronté à un candidat frontiste.
Dans le pire des cas, Juppé, même confronté à Marine Le Pen, est actuellement présenté par la presse comme un candidat acceptable pour une gauche qui se retrouverait alors volée de son élection (même si rien n’indique qu’un transfert des militants et sympathisants PS vers Juppé s’opérerait aussi bien que ce que nos médias feignent de croire).
Dans le meilleur des cas, Juppé se retrouverait en face d’un Hollande qui disposerait là d’un adversaire en carton : en effet, même si Hollande est complètement nul en économie, en relations internationales ou dans la plupart des domaines de prédilection présidentielle, il n’en reste pas moins un politicien aguerri aux combines et aux coups tordus que le pire de la politique politicienne autorise dans ce pays. Autrement dit, compte-tenu du nombre de casseroles politiques de Juppé, Hollande n’aurait pas de mal à s’en débarrasser et, à l’heure où ces lignes sont écrites, l’actuel président sait probablement déjà comment procéder.
Et dans le cas le plus probable, Juppé ne sera même pas au second tour.
Il suffit justement de lire le « programme » qu’il nous brosse à gros traits pour replacer le personnage dans son contexte : entre la création de 10.000 nouvelles cellules de prison (déjà planifiées, du reste – promesse facile à tenir) et les autres mesures de la même trempe, faussement fermes qui se traduisent avant tout par des dépenses dans un État surendetté, les mesures parfaitement liberticides (délit de consultation régulière de vilains sites, contredanse pour consommation de cannabis) ou celles complètement impraticables (pactes divers), on est dans le tout venant bricolé à la va-vite, sans la moindre colonne vertébrale idéologique un peu construite, qui permet de ratisser large sur la droite en attendant le flot de propositions toutes aussi foutraques lorsque le moment d’amadouer la gauche et de rassembler au centre sera venu.
N’oubliez pas : notre frétillant septuagénaire était déjà au pouvoir en 1995, il y a plus de 20 ans de cela. C’est le candidat des quadras des années 90 qui sont à présent en retraite et ont les miquettes pour leurs acquis. Ce n’est en tout cas ni le candidat des jeunes (qui n’étaient pas nés lorsqu’il sévissait), ni celui des classes moyennes ou pauvres, ni des ouvriers, ni des immigrés ou descendants d’immigrés. Et si les Français le voient bien candidat, on peut raisonnablement parier que ce n’est pas pour voter pour lui, mais simplement pour rafraîchir la tapisserie électorale, passablement répétitive actuellement.
Si le seul changement possible, c’est Juppé, alors ce pays est foutu.