Et effectivement, comme prévu, la lente progression administrative vers le flicage automatisé de toutes les routes de France continue, camouflé en droit de passage des méchants camions étrangers qui viennent jusque dans nos bras abîmer nos routes de campagne, aux armes citoyens et tout le tralala. Et quoi de mieux pour camoufler le camouflage qu’envelopper tout ça dans l’épais papier coloré d’un écologisme de bon aloi ?

Immédiatement, notre ministre, sentant sans doute que l’affaire prenait une tournure délicate, a rapidement tenté de calmer le jeu, avec une déclaration des plus limpides, sans aucun doute apte à apaiser les plus vindicatifs :
« Il faut se calmer un petit peu parce que les circuits qui relèvent de ce péage de transit ont été considérablement réduits. »

Autrement dit, vous serez toujours ponctionné, mais sur une distance plus courte. Et tout ça sans renoncer ni au principe, ni au calendrier. Voilà qui doit mettre en joie, non ? Ce n’est pas clair, et c’est sans doute dû à la confusion dans laquelle s’ébroue péniblement Ségolène Royal. En effet, l’Écotaxe l’embarrasse de plus en plus, qui est contrainte à gérer un dossier qu’elle ne maîtrise pas, et dont elle a hérité tant de la précédente majorité (qui l’a initiée) que du gouvernement Ayrault qui lui trouvait suffisamment d’avantages pour la laisser en place (ou trop d’inconvénients à l’abandonner, au choix). Et paradoxalement, elle ne peut revenir en arrière sans dénoncer le principe même de pollueur-payeur dans lequel son action politique s’inscrit, sauf à devoir jongler avec un comportement schizophrénique trouvant nul l’installation de portiques dans le paysage français, mais louant tout de même l’idée d’aller tabasser de taxes les camions en transit.
Cette confusion promet, au moins pendant quelques jours, de laisser perplexes les différents acteurs de ce drame fiscal qui se met gentiment en place. Passé ce délai, on risque en revanche de voir les uns et les autres s’agiter.
Pour les taxés, il apparaît de plus en plus clair que les choses ne se passeront pas toutes seules. Il faudra attendre le 17 octobre pour voir si l’ultimatum est suivi d’effet, d’autant qu’on peut parier sans risque que le gouvernement ne va pas lâcher du lest tout de suite. Mais si, d’aventure, nos amis camionneurs se décident à bloquer les routes, la situation pourrait bien échapper rapidement à tout contrôle. En effet, à l’instar des agriculteurs, les camionneurs font partie de ces populations qui ont largement démontré ces dernières décennies leur capacité à se mobiliser et faire connaître leurs griefs de façon musclée. Or, la même Écotaxe a réussi, à la fin de l’année dernière, à mobiliser de façon durable les Bonnets Rouges bretons, excédés de voir pousser ces étranges portiques, et qui détruisirent proprement ce que l’envahisseur bobo-parisien écolo-compatible tentait de faire passer pour une mesure idoine afin de réduire la pollution.
Au passage, ce genre de mécontentement populaire et démonstratif est assez mal géré par la gauche qui, d’habitude, est plutôt du côté de ceux qui manifestent. La presse avait d’ailleurs fait un fier travail de diabolisation des révoltés fiscaux sans parvenir à convaincre qu’ils n’étaient qu’un ramassis de patrons et de bourgeois tentant une jacquerie mal à propos. Le bilan, on s’en souvient, avait été une reculade du gouvernement, montrant bien que la question était bien plus épineuse qu’il n’y paraissait au premier regard.

Cette nervosité, visible chez les imposés, commence à se voir aussi chez le personnel imposant, au point que la presse s’en fasse le timide relais.
Oh, bien sûr, il serait plus que prématuré de s’imaginer voir plus, ici, qu’une petite série d’agacements locaux, et il reste encore assez peu probable que tout ceci s’aggrave, tant les ventres sont pleins et les têtes occupées avec les calembredaines télévisuelles et gouvernementales. Mais il n’y a pas besoin de faire beaucoup d’efforts pour comprendre ce que pourrait entraîner un mouvement de camionneurs excédés, bloquant de grands axes routiers, pendant plusieurs jours, et réclamant bruyamment l’abandon d’une taxe : la multiplication des revendications sectorielles, des expressions plus ou moins vives de ras-le-bol fiscal, et, pourquoi pas, la cristallisation de l’un ou l’autre mouvement de refus de payer un impôt devenu trop lourd et dont on peine franchement à voir où il passe.

Autrement dit, si jamais les petites tensions observées devaient cristalliser, avec ou sans l’aide de camionneurs, vous pouvez parier que la nervosité du gouvernement tournerait rapidement à la panique, bien mauvaise conseillère. Fiscalement, les prochains mois promettent d’être … intéressants.