Or, il faut bien l’admettre : cette peur existe. Cette phobie n’est pas une illusion ni même l’échappatoire facile d’un énième socialiste à la moralité pliable, autant en délicatesse avec l’argent quand il s’agit du sien qu’il est détendu de la dépense quand il s’agit de celui des autres. Aussi incroyable que cela puisse paraître, cette aversion poussée des petits papiers administratifs n’est pas réservée à l’élite de la nation qui, naviguant joyeusement d’un poste au chaud à un autre, protégé des intempéries de la vie réelle, ne se rend rapidement plus compte des tempêtes qui sévissent plus bas. Non, en réalité, cette exécration quasi-réflexive de la paperasserie étatique est très répandue.

Et c’est donc sans surprise qu’un récent sondage auprès d’eux a permis d’établir qu’une proportion croissante de leur temps de travail passe dans la gestion de cette complexité administrative affolante, symbolisée par la myriade de petits cerfas colorés avec lesquels certains services de l’État comptent manifestement les ensevelir.

Chose intéressante, l’enquête menée par IPSOS montre de surcroît que la tendance est à l’aggravation du problème administratif avec une complexification croissante des démarches à entreprendre et, parallèlement, une diminution du temps passé aux tâches directement bénéfiques à la vie de l’entreprise. Autrement dit, les patrons sont devenus les courroies de transmission de l’administration étatique, à leur corps défendant, et au plus grand bénéfice de l’État.
On pourrait croire ceci exagéré. Il n’en est rien. Par exemple, une nouvelle circulaire de l’Éducation Nationale, condensé parfait de ce que l’administration fait de plus ubuesque et mammouthesque possible, entend prochainement imposer aux élèves de bacs professionnels ainsi qu’aux lycées et centres de formation (et via l’Inspection du Travail, jamais en reste pour saboter le pays) de nouvelles formalités administratives ubuesques dès lors qu’ils doivent se poster sur une machine dans un stage en entreprise. Inutile de dire que les PME qui devront se contorsionner pour obtenir ces stagiaires réfléchiront à deux fois, la complexité induite n’étant plus du tout négligeable. Pour Jean-Michel Pottier, de la CGPME, cela se traduira inévitablement par de grosses difficultés pour les prochains stagiaires :
« Les entreprises vivent mal le fait de solliciter des autorisations administratives auprès de l’inspection du travail qui, du coup, déclenche un contrôle inopiné. Vu la complexité du code du travail, l’entreprise est sûre de se faire coller à tous les coups. Les entreprises n’ont pas envie de se créer des problèmes supplémentaires, et ce sont les jeunes qui vont en pâtir. »

On pourrait croire cette production malencontreuse. On pourrait imaginer que cette complexification est le fruit malheureux d’un concours de circonstance. Là encore, ce n’est pas le cas. C’est bel et bien l’effet recherché.
Encore une fois, on va croire que j’exagère. Bon, j’admets que c’est parfois le genre de la maison, mais cette fois encore, ce n’est pas le cas. Si la complexification administrative n’arrête pas d’augmenter, c’est parce que cela profite directement … à l’État, justement. Chacun des rouages de son administration sent, parfois clairement, parfois confusément, que ces conneries empilées les unes sur les autres ne sont qu’une longue succession d’idioties inutiles jetées en travers de la route du contribuable, du citoyen, du justiciable, du chômeur, de l’employeur ou de l’étudiant. Mais pourtant, tous ceux qui sont directement aux commandes et qui font mine de s’employer à diminuer, justement, cette charge, sont en réalité les premiers bénéficiaires de cet alourdissement inouï.

Et cela va au-delà de cet arbitraire puisque l’État se sert directement de cette complexité incompréhensible pour se comporter comme le pire des employeurs, le pire des fournisseurs, le pire des clients, le pire des débiteurs, le pire des créanciers, à tel point qu’un livre, recensant quelques unes de ses exactions dans le domaine, vient de sortir. Les auteurs n’y vont pas par quatre chemins et déclarent ainsi, au sujet de ces dérives maintenant complètes et irréversibles :
« Le système tourne en rond, l’endogamie de la haute fonction publique fait des ravages, et la tradition d’hyper contrôle de l’État omnipotent a vécu. L’intérêt général est comme perdu au milieu d’une somme d’intérêts particuliers qui pousse chaque décideur public à biaiser avec les règles et – n’ayons pas peur du mot – la morale. »

Et cette guerre-là, elle est en passe de la gagner