Et voilà donc le fameux virage ultra-néo-libéral de Hollande : un premier ministre promu de la place Beauvau qui a brillé par sa gestion des Manifs Pour Tous, de l’expulsion des Roms en passant par l’affaire Leonarda, et dont le programme avait tout de même récolté presque 5% des voix socialistes lors de ces lointaines primaires qui ont déjà acquis, avec la distance, cette couleur sépia et ce parfum mélancolique d’un passé presque amusant où les dirigeants socialistes en lice pouvaient encore fanfaronner.

À présent, j’attends avec gourmandise de voir comment le prochain gouvernement va pouvoir relever le défi.
D’un côté, il va falloir donner des gages sérieux à la Commission Européenne, aux investisseurs institutionnels et aux agences de notations qui, tous, ont clairement fait comprendre que la France était dans une fort mauvaise passe. Hollande pourra toujours prétendre avoir enfin trouvé le Manuel de sa boîte à outils, les indicateurs économiques se succèdent et se ressemblent dans leur médiocrité, les déficits continuent de se creuser, la croissance ne repart décidément pas et le nombre de chômeurs s’obstine à augmenter. La morosité ambiante, déjà palpable avant les élections, s’est cristallisée avec les municipales. Les élections européennes promettent une seconde vague de commentaires navrants de la part des classes jacassantes sur le mode de la terrible montée de la Beuhête Immonheudeu et autre perte de civisme de ces cons de Français qui votent de travers. Bref : le moral et l’économie sont au plus bas, et Hollande a donc choisi un premier ministre détesté par la droite et détesté par la gauche pour mener le pays. C’est subtil.
Mais de l’autre côté, le Roi Solex est toujours très sensible à sa petite personne et a toujours les yeux rivés sur 2017. En bon mitterrandien, il continue de bidouiller politiquement pour s’aménager une réélection pépère. La dissolution sera probablement l’arme ultime qu’il pourra utiliser lorsque Valls, usé, sera définitivement grillé et écarté de la route élyséenne … Ou il sera débarqué (dans un grand éclat de rire) à la suite d’élections européennes particulièrement calamiteuses, ce qui permettra de mettre la droite au pouvoir et de la fusiller électoralement de façon définitive pour 2017 (dans cette configuration, Valls aura alors fait deux mois en tant que premier ministre, ce qui serait assez goûtu, mais peu réaliste).
De ce point de vue là, il n’a donc aucun intérêt à placer des gens trop futés ou trop capables dans le gouvernement. Avec sa composition dévoilée mercredi, on est immédiatement rassuré : Hollande conserve une partie de ses chances pour une pitoyable réélection par défaut en 2017. En substance, si l’on passe rapidement sur un petit jeu de chaises musicales et le camouflage de quelques ministères en secrétariats, l’équipe reste essentiellement la même. Le changement, c’est très très modéré et il se concentre sur trois points essentiels : l’Édulcoration Nationale, l’Écolonergie Durable et l’Économie Démondialisante.

À peine débarrassée d’une concubine, la République s’en récupère une nouvelle dans le fumant ministère de l’Écolonergie Durable : Ségolène Royal, après avoir laissé nos tympans tranquilles pendant 7 ans, revient donc sur le devant de la scène. 7 ans, quand on sait ce qu’on va prendre, c’est court. Placée là pour ses inénarrables talents à maîtriser la fusion (froide, chaude et tiède) ainsi qu’une écologie de combat qui va ravir les téteurs de subventions, elle va avoir la tâche éminemment amusante d’enterrer la transition énergétique et lancer le gaz de schiste en France tout en ménageant l’électorat écologiste, les susceptibilités industrielles et la filière du nucléaire. Compte-tenu de son récent passé à la Banque Publique d’Investissement, on peut parier sur un capitalisme de connivence revigoré, et une cargaison fraîche de petites phrases ridicules qui feront rire la planète entière.
Et bien sûr, le pompon, la timbale et la queue du Mickey sont tous chopés d’un coup par Arnaud Montebourg du Redressement Économique, promu à Bercy, qui gagne un tour gratuit (i.e. payé par nous) sur le manège républicain. S’il fallait une personne pour montrer que tout ce cirque n’est qu’un hochet médiatique destiné à occuper les esprits avec des foutaises, ce serait bien lui, à cette place là. Avocaillon et littéraire incapable de faire une règle de trois, ne voyant dans le reste du monde qu’une enquiquinante contingence pour ses lubies colbertistes, il nous offre des perspectives enchanteresses avec son passé tumultueux, ses saillies économico-comiques consternantes, son bilan ministériel qu’un microscope à balayage n’arriverait pas à déceler, et cette franchise pleine de bonne humeur que seuls les cuistres et les imbéciles peuvent mobiliser pour raconter absolument n’importe quoi, n’importe comment, à n’importe qui et au plus mauvais moment.
Pas de doute, ce « nouveau » gouvernement est une collection de bras cassés qui ont tous prouvé leur parfaite nullité, au sens premier du terme : enlevez-les, personne ne saura qu’ils sont partis. D’ailleurs, comme le remarque judicieusement mon confrère blogueur Rubin, qui peut dire ce que Valls a accompli de vraiment marquant à l’Intérieur ? Du reste, on se demande exactement comment il va pouvoir tenir ces fortes têtes ; pourtant, le gouvernement ne pourra s’embarrasser d’à-peu-près et de cacophonie. On demandera donc à Manuel Valls de tenir ses troupes comme jamais auparavant : ce n’est pas le moment d’avoir des francs-tireurs (et bonjour à Arnaud), des petites phrases (Ségolène, c’est un hommage), des dissensions gouvernementales (Benoît, bien à toi), hein… On attend une retenue exemplaire de tous ces gens dont tous ont largement indiqué ne travailler que pour l’intérêt commun qui consiste, comme chacun s’en doute, à dézinguer l’adversaire, le copain de cantoche, le collègue de travail et le prochain concurrent…

Ce pays est foutu.
