Ah, il n’y a pas à dire, lorsque le législateur est gentiment poussé par un gouvernement d’une rare fébrilité pour montrer qu’il agit, ça donne lieu à de grands moments d’écriture emphatique sur des sujets divers et variés.
Cette fois-ci, cependant, on peut craindre une législorrhée carabinée devant l’ampleur prise par le projet de loi « relatif à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine ». Vous n’en avez pas entendu parler, et c’est parfaitement normal compte-tenu d’une actualité chargée et de la volonté des médias de ne surtout pas ennuyer leurs clients avec des lois complexes à lire, synthétiser et expliquer clairement. C’est dommage, parce qu’elle contient quelques beaux morceaux de bravoure.
Et de la bravoure, il en faut pour éplucher le dossier législatif, les douzaines d’articles, l’étude d’impact de 270 pages, ou même l’exposé des motifs dont est tiré le passage d’introduction. Mais au fait, à quoi diable va donc servir cette nouvelle loi ? Question importante, au-delà de la consternation qui s’empare de n’importe quel citoyen en voyant que la simplification administrative, objectif pourtant clairement affiché par le gouvernement, s’est une fois encore complètement emballée : puisqu’il y a déjà tout ce papier utilisé, tous ces acteurs parlementaires mobilisés, bref tous ces efforts entrepris, on est en droit d’attendre qu’une telle loi apporte des changements décisifs.
Rassurez-vous, il n’en est rien.
On pourrait déjà évoquer, ce que faisait il y a quelques jours Le Monde dans un fort discret article, l’abominable bricolage introduit dans un amendement pour durcir les règles des quotas d’œuvres françaises que les stations de radio doivent suivre. Les députés qui ont déposé cet amendement savent en effet mieux que les radios et leurs auditeurs ce qu’il leur faut en matière de chanson, notamment française. En vertu de quoi, lorsque plus de la moitié des œuvres françaises diffusées se concentre sur dix titres, les passages intervenant au-delà de ce seuil ne seraient plus comptabilisés pour les calculs de respect des quotas de chansons françaises.
On comprend que ce genre d’idée irrite quelque peu les patrons de ces radios privées, qui ont donc décidé de protester ce mardi en suspendant « leur participation au dispositif des quotas francophones pour 24 heures ».
Eh oui, le changement, c’est bientôt et la tutelle artistique, c’est maintenant.
Tutelle qui, on ne s’en étonnera plus si on parcourt ces colonnes régulièrement, semble très discrètement poussée par les maisons de disques qui se réjouissent de l’existence de cet amendement dont on a l’impression qu’il a été écrit sinon par elles, au moins pour elles.
Quant à la ministre Pellerin, comme à son habitude, elle est tout à fait ravie d’émettre son avis dans un petit gloussement ridicule :
« Sur un mois, il faudra passer un ou deux titres supplémentaires, ce n’est pas une atteinte liberticide »Notez que l’important, quand on rabote les libertés, c’est de le faire doucement, à petits pas menus. Un ou deux titres par mois au début, puis par semaine, puis par jour, et bientôt, la liste des titres sera officiellement décidée par la ministre elle-même. Tout va bien, pas de quoi paniquer, « ce n’est pas une atteinte liberticide », mais simplement une méthode pour « mettre mieux en valeur la jeune création française ».
Flopée de labels étatiques pour tout ce qui passe par la tête du Ministère proposée à l’article 3 ; création à l’article 7 d’un énième poste honorifique mais pas gratuit de Médiateur de la Musique, qu’on supposera indispensable pour faire enfin cesser la discrimination des blanches et des noires sur les portées – exemple non limitatif, bien sûr ; création à l’article 11 d’une nouvelle obligation pour toutes les associations, établissements ouverts au public (bibliothèques, médiathèques, archives, espaces culturels, …) de fournir les oeuvres dans un support utilisable par les handicapés, pardon les « personnes atteintes d’une ou de plusieurs déficiences des fonctions motrices, physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques », ce qui va donner lieu à d’intéressants casse-têtes juridiques ; introduction à l’article 16 d’une collecte massive et obligatoire de données de tous types (fiscal en particulier) par les entreprises culturelles, en faveur de l’État, pour
Alors, n’oubliez pas : comme le rappelle l’article premier de ce magnifique projet de loi, « La création artistique est libre. »
La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force.