Par exemple, on pourrait évoquer rapidement les changements introduits dernièrement dans la gestion des terres agricoles par la Loi d’Avenir Pour L’Agriculture, nouvelle bordée de purée législative passée à peu près inaperçue dans une presse bien plus intéressée par les frasques présidentielles et les déclarations gouvernementales navrantes que par les changements, loin d’être toujours subtils, introduits à la pelleteuse dans les lois de la République.
Il est ainsi intéressant de voir que, derrière une myriade d’aspects divers (contrôle des pesticides, par exemple), la loi en question modifie substantiellement la façon dont les SAFER (les sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural) pourront préempter un terrain agricole lorsqu’il est mis en vente. Si, jusqu’à présent, il était ainsi possible pour ces sociétés de récupérer auprès des propriétaires des terrains mis en vente sous couvert de sauvegarder le tissus agricole local (ce qui a mené, assez régulièrement, à des affaires plus ou moins louches), les changements récents accroissent encore la difficulté pour le vendeur et l’acheteur de terrains agricoles de faire une transaction sans déclencher une préemption par la SAFER locale. Rassurez-vous, tout ceci est fait pour « faire rempart contre la (méchante) financiarisation de l’agriculture« .

Et bien évidemment, ce qui est vrai pour les terres agricoles l’est encore plus pour les terrains constructibles ou construits. Le récent exemple de Paris saute aux yeux.
Vendredi dernier, on apprenait que la mairie de Paris compte s’octroyer le droit de préempter n’importe quel appartement de la capitale lorsque celui-ci fera l’objet d’une promesse de vente, et compte débattre de ce projet lors du prochain Conseil, du 15 au 17 décembre prochain. Ceci représente un changement là où, jusqu’à présent, la mairie ne pouvait préempter que des blocs d’immeubles entiers. L’objectif affiché est, comme d’habitude, confit de bons sentiments et nappé de moraline épaisse. Pour le service de presse de la mairie,
« l’objectif est de développer le logement social, en favorisant la mixité de palier. C’est un outil supplémentaire afin d’atteindre l’objectif de construction de plus de 7.000 logements sociaux par an. »Ah, le logement social, que dis-je, mieux encore, la mixité de palier ! On avait tant besoin de ça ! Au passage, notez la tendance sociétale intéressante qui veut qu’on passe de la mixité dans la société, plus ou moins obligatoire, à la mixité dans les quartiers, là encore imposée, puis, maintenant, à la mixité de palier, préemptée par la mairie. L’étape suivante, la mixité dans les foyers, promet quelques amusants débats à l’Assemblée.
Bref : la mairie va préempter des douzaines de logements, et le monde (parisien) s’en trouvera d’autant meilleur. L’onctueuse volée de bisous socialistes va s’abattre sans pitié et avec générosité sur des quartiers entiers, permettant à ces derniers de goûter à la joie d’une mixité sociale évidemment désirée. Les éventuels vendeurs de biens à proximité de ces nouveaux logements sociaux se trouveront dans la délicieuse situation de devoir vendre alors que le quartier change drastiquement de population, ce qui ne manquera pas de raffermir un marché immobilier local vacillant.

On peut aussi s’interroger sur l’amélioration de la gestion de ces biens ainsi obtenue. Si, comme la mairie le laisse supposer, ces biens n’étaient pas assez bien gérés (puisque ne répondant pas à la nouvelle contrainte de mixité de pallier), on est en droit d’en attendre une amélioration notoire une fois qu’ils seront passés dans le giron municipal. Cependant, les incessantes affaires de logements trop généreusement attribués à certains, ainsi que les nombreuses affaires louches entourant les offices HLM, laissent présager d’une issue pour le moins chahutée. Difficile de croire que la nouvelle mairie, avec ces 8000 biens supplémentaires, va subitement s’en tirer beaucoup mieux.
Mais une chose est sûre : tant dans le foncier parisien que dans l’agricole français en général, on peut s’attendre à un petit ralentissement du marché et des transactions, voire un gentil gel de celles-ci grâce à l’intervention judicieuse de l’État, dont les gros doigts boudinés auront poussé un agenda spécifique, une vision bien particulière de ce qu’il entend faire de Paris, de la France et du peuple qui l’occupe. Ces enquiquinements, ces préemptions et ces contraintes, en période de déflation, et au moment où le marché de l’immobilier est particulièrement tendu, sont-ils si judicieux ?

Ne vous y trompez pas. Cette tendance où l’État décide en dernier recours ce que vous faites de ce que vous avez acquis (ou, plus exactement, ce que vous avez cru acquérir), cette tendance où d’autres décident pour vous ce qui est bon pour vous, ou, au moins, ce qui est bon pour la collectivité dont vous ne faites alors plus partie, cette tendance-là n’est ni fortuite, ni passagère.
Chaque jour qui passe, le pays choisit un peu plus l’option collectiviste. Chaque jour qui passe, son peuple décide, soit par dépit, soit par ignorance, soit, pire encore, sciemment, par jalousie, de s’en remettre un peu plus à la foule, à la collectivité, à l’État. L’issue, évidente, est connue de tous et maintenant désirée par ceux qui obtiennent, de façon magique mais répétitive, l’assentiment d’une majorité de congénères. L’Histoire a déjà, maintes fois, montré ce qu’elle donnait.
Ce pays est foutu.
