D’ailleurs, même la presse étrangère a salué dignement l’arrivée d’un libéral de gauche au gouvernement (si tant est que ceci veuille dire quelque chose au pays où libéral ne s’entend que comme profession, et encore, lorsqu’elle est lourdement corsetée par l’État). Macron a ainsi été louangé tant Outre-Manche qu’Outre-Atlantique, ne serait-ce que parce qu’il est un ministre moins imbibé d’idéologie socialiste que les autres en général, ou que son prédécesseur en particulier.
Les espoirs étaient donc grands.
Malheureusement, la concrétisation s’est faite plutôt chaotique jusqu’à présent. On se rappelle par exemple quelques unes de ses remarques troublantes sur l’entreprise privée, qui introduisirent quelques doutes sur la clarté de sa pensée économique. Parallèlement, le brave Emmanuel dut, à peine arrivé en poste, se justifier de ses saillies sur les 35 heures, dogme coulé dans le bronze socialiste qu’il est maintenant impossible d’évoquer ; Harlem Désir, le factotum à ce moment en charge de la conciergerie du PS, n’avait pu s’empêcher de contredire fermement le ministre en rappelant qu’aucun projet, ni même d’ébauche de suggestion d’idée de projet au sujet des 35 heures n’était sur la table actuellement.

Et malheureusement, les confirmations n’ont pas manqué d’arriver. Dernièrement, on aura eu droit à son étrange critique des entreprises qui augmentent les salaires (par opposition à celles qui investissent et embauchent). C’est mignon, mais ça montre le manque assez dramatique d’analyse de la situation économie et administrative française qui explique qu’il est bien plus simple et moins dangereux d’augmenter les salaires que d’embaucher au pays où le moindre ajustement par la masse salariale se traduit généralement par un procès aux prud’hommes, des cris et des grincements de dents syndicaux, une mauvaise publicité médiatique et des frais salés un peu partout, à commencer par les créditeurs étatiques, jamais en reste pour se nourrir sur la bête.
Autrement dit, si Macron est libéral, le bougre cache si bien son jeu qu’on se dit que, finalement, il n’est peut-être pas libéral pour un kopeck. La séquence actuelle, toute en finesse, le démontre assez bien.
Dans un mécanisme maintenant rodé, un ministre annonce à la presse un truc vaguement choquant pour elle. Celle-ci, faisant mine de s’ébaubir et pour certains, sans même faire mine, relaie abondamment la nouvelle. Des gens discutent, des députés s’entretiennent, des tribuns s’époumonent. Un ou deux sondages sont lancés, dans le meilleur des cas par un institut, dans le pire avec un gros micro mou propulsé sous le pif de passants anonymes en bas des rédactions. L’opinion se cristallise rapidement, et, troisième temps de la manœuvre, un autre ministre peut alors annoncer, en fonction du tâtouillement de terrain ainsi réalisé à peu de frais, si la mesure est annulée purement et simplement (parce que bon, faut pas déconner tout de même), ou si elle est confirmée mais pas trop, amendée comme il faut pour des raisons de — biffer les mentions inutiles — justice sociale, protection des plus faibles, adaptation aux diktats bruxellois ou que sais-je encore.
Et cette fois-ci, la séquence s’applique donc sur l’indemnisation des chômeurs. Fastoche, on va laisser parler le premier ministre, pour ouvrir le bal (et encore, notez bien que c’est de façon timide) : ah bah ma brave dame, peut-être qu’il faudrait une indemnisation dégressive, éventuellement, et peut-être aussi qu’il faudrait vérifier que l’aspersion de pognon se fait au bon endroit, éviter la fraude, tout ça, ahem. Mais doucement, hein, socialisme oblige.
Inutile de revenir sur le petit vent de panique qui aura suivi cette annonce. Entre les uns qui fustigent immédiatement l’idée d’un renforcement des contrôles, les autres qui se demandent ouvertement si le moment est bien choisi pour ouvrir un débat ou — pire ! — une réforme sur un tel sujet, et d’autres qui dénoncent carrément une « provocation » (bisous, la CGT), on aura rapidement compris que le premier ministre venait d’ouvrir une espèce de boîte de Pandore abominable avec toute la panoplie de démons, de bébés congelés et de capitalistes assoiffés de sang de chômeuses vierges.
Et voici à présent la dernière étape de la séquence, avec l’entrée en lice de notre brave Macron qui, respectant son rôle de cible facile, en remet une couche avec la délicatesse d’un hippopotame sautant d’un nénuphar à l’autre. Pour lui, pas de doute, il ne doit y avoir « aucun tabou » et partant de là, remettre à plat le système d’indemnisation du chômage en France est possible. D’ailleurs, ça tombe bien, c’est le bon moment de le faire, comme il l’explique dans un entretien accordé au JDD : « l’Europe a besoin d’un New Deal », et comme la France s’engage à « intensifier ses réformes », on y va, go go go, c’est parti mon kiki et allumez les boosters.
Intensifier ses réformes. Oui. Il a dit ça.

Du reste, le New Deal dont Macron veut accoucher se présente par le siège, et tout indique qu’il est, en plus, fort mal formé : avec les contestations de plus en plus vives du PS, du PRG, et celles du président lui-même, tout cela sent une fin de non-recevoir bruyante et désorganisée, tellement bruyante que certains leaders socialistes, sentant que le parti allait encore se déchirer intérieurement, se sont obligés à atténuer les attaques subies par le ministre de l’Économie : entre la « phrase mal ajustée » d’un Claude Bartolone pourtant habitué de l’ajustement approximatif des siennes, ou la « petite maladresse de vocabulaire » de Ségolène Royal, pourtant bravitude incarnée, on voit bien qu’il sera difficile (pour ne pas dire impossible) à Macron d’envisager la moindre réforme un peu significative. À ce rythme, on en vient même à se demander s’il conservera son poste suffisamment longtemps pour ouvrir ses droits aux allocations.
Non seulement le libéralisme, même en fine couche pulvérisée en surface, sans traitement de fond, ne veut pas prendre en France, mais tout montre que le vent des réformes, lourdes, profondes et structurelles et indispensables pour sauver le pays, ne souffle toujours pas dans les esprits de nos dirigeants. Persuadés qu’ils le sont qu’on peut encore sauver le « modèle social français » en l’ajustant à la marge, ils se cantonnent fermement à n’envisager que des micro-ajustements timides qui ne modifient en rien la trajectoire fatale de notre économie. À ce titre, Macron montre ici qu’il n’est guère plus qu’un faire-valoir et qu’il devra attendre sagement que l’État soit en ruine pour avoir enfin les coudées un peu franches.
Perspective réjouissante, n’est-ce pas ?