Il y aurait pourtant beaucoup à lire, encore plus à commenter. Des conclusions, nombreuses, pourraient être tirées, de préférence à boulets rouges, entraînant des actions, multiples et vigoureuses.
Ainsi, difficile de ne pas bondir lorsqu’on apprend que l’État français a dépensé 346 millions d’euros en pure perte pour un système informatique destiné à automatiser la gestion de sa masse salariale. Non, il ne s’agit pas de Louvois (dont j’ai déjà parlé), qui est un magnifique ratage complet aussi, mais bien d’un autre logiciel. Et ici, « en pure perte » n’est pas un effet de manche mais bien le terme avec lequel la Cour qualifie l’ensemble du projet, Titanic informatique envoyé par le fond dans une décontraction que les musiciens du funeste bateau n’auraient jamais espéré atteindre. En effet, lancé depuis 2007, le projet, pharaonique, visait à établir automatiquement la paye des 2,7 millions d’agents d’État, et devait permettre d’économiser sur la gestion de cette paie avec une estimation de 3800 postes à redéployer à la suite de sa fructueuse mise en place. Las : alors que le logiciel devait être terminé en 2011, les dérapages budgétaires, de planning et de ressources humaines se sont accumulés.
Entre la complexité des procédures internes des différents ministères, tous différents, les habitudes encroûtées depuis des décennies qui forment des résistances incommensurables, avec en parallèle l’évolution permanente des règles de calcul des paie, l’absence d’autorité centrale unique ou de pilotage du projet, les rivalités entre services de l’administration, l’inévitable intervention des syndicats, tout était réuni pour un échec d’ampleur biblique.

Quant aux recettes espérées, et qui se doivent de couvrir une partie des frais de fonctionnement du MuCEM, elles risquent d’être très inférieures à la norme retenue pour les musées nationaux ; atteignant péniblement les 26% en 2014, le seuil de 43% pour 2015 apparaît fort lointain d’autant que la collection permanente, dédiée aux arts populaire, intéresse assez modérément le public. En attendant, l’ardoise s’établit à 350 millions d’euros que le contribuable, particulièrement souple des sphincters, réglera de bon gré.
Difficile de ne pas sentir encore une fois l’odeur entêtante d’un échec misérable sur cette réalisation…

Mais voilà : « Entre la fermeture définitive du bâtiment du MNATP en 2005 et le lancement des négociations avec les organisations syndicales en 2011, aucune décision relative au reclassement des personnels parisiens n’a été prise », explique la Cour des Comptes probablement un peu consternée qu’une centaine d’agents aient ainsi été maintenus sur le site parisien, pendant que les tâches normalement qui leur étaient normalement dévolues étaient confiées à des vacataires… Le tout, pour un coût, modique, d’au moins 24 millions d’euros, toujours dans cette décontraction qui caractérise la dépense publique en France.

En pratique, rassurez-vous, la Cour ne sert à rien.
D’une part, ses rapports ne sont pas suivis d’effets. Jamais. Probablement parce qu’elle n’a pas de pouvoir coercitif sérieux, et que ses rapports s’empilent donc, d’année en année, sans que cela gêne quiconque. D’autre part, si les choses prenaient une sale tournure, il serait assez facile de faire tomber son président. Après tout, Didier Migaud est aussi un politicien et il n’est pas irréprochable.
Mais surtout, tout le monde sait qui fraude, qui sont les politiciens les plus véreux (l’honnête Guérini menace même d’en livrer une liste, sûrement trop courte) et tout le monde sait qui a des comptes en Suisse (les fichiers tronqués de HSBC ne trompent personne). Tout le monde sait où se trouvent les réservoirs d’économies gigantesques dont le pays a besoin pour se relever. Tout le monde sait qui se sucre royalement sur le dos des contribuables. Tout le monde sait quelles sont les dérives les plus scandaleuses : elles sont publiques, documentées et indexées par la Cour depuis des lustres.
Mais voilà : personne ne bouge. Personne n’en a cure. Personne ne semble concerné, et donc, personne ne veut faire le moindre effort. Personne n’en parle au-delà d’un article lorsqu’un énième rapport sort. Du reste, personne n’a cette vue globale de l’ensemble des incroyables gaspillages, des énormes libéralités distribuées sur le dos des contribuables, des nombreux et magnifiques passe-droits et autres privilèges dont un petit nombre profite sans la moindre retenue.
Et heureusement !
Heureusement que tous ces gens ne sont pas inquiétés, sinon, rapidement, le gouvernement serait totalement inexistant, l’Assemblée serait dégarnie, le Sénat vide et les hautes sphères des plus grandes administrations dépeuplées. Les gabegies diminueraient, les gaspillages ralentiraient enfin. La France découvrirait alors des douzaines de milliards d’euros, issus de douloureuses ponctions mais non dépensés suite à l’arrêt de ces scandales permanents et de ces crapuleries plus ou moins légales.
Heureusement que la Cour ne sert à rien et que le petit jeu funeste de tous ces politiciens peut continuer ! Sans ça, la France se découvrirait plus libre et plus puissante que jamais, ses citoyens découvriraient d’un coup à quel point ils vivent dans un pays de cocagne et ô combien il est pillé par sa caste dirigeante. Ils se découvriraient le niveau de vie d’un Suisse ou mieux encore, de ces pays où l’État, minimaliste et concentré à faire tourner la boutique plutôt qu’à la piller, n’empiète pas sur leurs libertés et leurs richesses.
Et puis, si subitement, on empêchait les uns de bâtir des châteaux à Marseille, les autres de faire produire des logiciels inutilisables, ou d’autres encore d’accumuler les décisions économiques désastreuses pour assurer leur réélection, si de façon plus générale, on interdisait à ces politiciens tout accès aux fonds publics, mais que deviendraient-ils donc ? Après tout, ils ne savent rien faire d’autre, ils sont élus !