L’offensive est donc lancée sur ces abominations modernes. À l’évidence cupides et veules, les médecins intérimaires sont dans le collimateur de la puissance publique qui n’en peut plus de nourrir en son sein de si affreux parasites ! Certains trouveront ici que je vais trop loin ? Et pourtant, il suffit de lire les titres consacrés par la presse à ce palpitant sujet : on y découvre que ces médecins intérimaires sont « la plaie de l’hôpital public » (comme les maladies nosocomiales et les repas froids de la cantine, je suppose), qu’ils sont « trop nombreux et trop chers » (comme les IRM je présume, même si, par habitants, on n’en a pas autant en France qu’en Turquie), et que ces abominables mercenaires gagnent pornographiquement bien leur vie « jusqu’à 15 000 euros par mois ».

Le rapport pointe en outre le silence et l’opacité des chiffres sur le nombre précis de ces médecins intérimaires. « Aucune structure nationale n’a de compétence pour les répertorier », souligne le rapport, avançant le chiffre de 6000 praticiens, et qui sent déjà bon la création d’une telle structure, abondée avec l’argent du contribuable si heureux de pouvoir faire faire un bond aux dépenses publiques.
Ceci posé, on peut se demander ce qui fait que les hôpitaux publics emploient ce genre de médecins intérimaires puisque ces établissements sont relativement exsangues compte tenu des finances étatiques rachitiques et de leur gestion catastrophique sur une bonne poignée de décennies. Que peut bien les pousser à pactiser ainsi avec la lie de la médecine de mercenariat ? Qu’est-ce qui justifie ces roulades joyeuses dans la fange du capitalisme le plus honteux ? Et, d’un autre côté, comment des humains normaux peuvent-ils à ce point se vautrer dans le goût du lucre et de l’argent facile pour ainsi postuler à ces alléchantes propositions ?
Oh oh. Ne dirait-on pas là un marché qui s’organise ? Ne voit-on pas ici un parfait exemple d’offre et de demande dans laquelle l’État n’a pas encore mis son gros museau humide afin d’y mettre un terme ou, bien plus probablement encore, afin d’organiser une bonne petite ponction des familles sauce taxation ? Et ce marché parallèle ne s’organise-t-il pas en conséquence d’une précédente distorsion, que l’État, dans son habituelle balourdise en service commandé, aura lui-même provoquée ?

Intéressante hypothèse de travail qui amènerait à constater qu’un groupe de citoyens, bien introduits auprès des dirigeants et de ceux qui écrivent les règles, aurait ainsi mis en coupe réglée une partie du marché français des soins à son profit personnel et exclusif, ne trouvez-vous pas ? Serait-ce à ce point nouveau qu’on ne puisse y croire ?
Et quelle solution proposer devant ce constat ? Quelle pourrait être la bonne idée qui décoincerait un peu le problème ? Les bonnes idées des députés coulent à flot puisque 14 propositions se retrouvent dans le rapport ; on trouve notamment celle de la mise en place d’une jolie charte, pour assurer une bonne qualité de soins pour les sociétés de recrutement et d’intérim, parce qu’une charte, mon cher lecteur, ma tendre lectrice, c’est l’assurance qu’une fois signée, ça va glisser comme sur des roulettes, comme pour la viande de « bœuf » dans les lasagnes ou les pousses de sojabio qui font du bien à ceux qui n’en mangent pas.
Et bien évidemment, l’idée qui va tout changer, c’est celle qui consiste à plafonner les rémunérations de ces médecins.


Oui, vous avez bien lu qu’encore une fois, lorsqu’un marché s’organise pour pallier la pénurie sciemment organisée par l’État qui agit ici pour le compte de l’Ordre des Médecins, la seule réponse que nos élus trouvent consiste à aller saboter le nouveau marché. L’apprentissage par l’erreur, ce n’est que pour les autres : ici, nos producteurs compulsifs de colombins législatifs n’ont pas compris ou voulu admettre que la pénurie venait à la base de l’organisation planifiée et défaillante du marché de la médecine en France, et pour tenter de corriger les symptômes sans s’attaquer à la maladie, ces andouilles décident d’aggraver le symptôme.
Et pour cela, on en reviendra aux arguments habituels : ce sont de gros profiteurs, ces salauds d’intérimaires, tout de même (jusqu’à 15.000 euros par mois, les vilains !) et surtout, ils posent des risques parce qu’ils ne connaissent pas bien les procédures, les hôpitaux, les personnels qui travaillent là régulièrement. Je cite le consternant Olivier Véran, socialiste assumé :
« Le marché s’est emballé, remettant en cause par endroits la qualité, la continuité, la sécurité des soins. Pour autant, il est difficile de déterminer si la multiplication des missions temporaires s’accompagne d’un sur-risque pour les malades. Ce qui est certain, c’est que l’intérimaire ignore tout ou presque des procédures propres à chaque établissement. »Les rapporteurs insinuent donc gentiment que la puissance publique se retrouve à payer des fortunes pour des praticiens approximatifs voire dangereux, mais ne vous inquiétez surtout pas, votre argent et votre santé, entièrement dans leurs mains, sont en sécurité. Respirez lentement et dites 33.
Peu importe ici qu’il y ait un vrai marché avec une offre et une demande logique, comme les cas de médecins temporaires pour des besoins saisonniers du côté des hôpitaux, et les cas des médecins qui ne peuvent pas être disponibles pour des contrats classiques pour des raisons personnelles, familiales ou autres. Peu importe que le problème soit à la base créé par une régulation parfaitement inadaptée. Peu importe que la solution apportée soit à l’évidence pire que le problème initial.
Il faut comprendre une chose en filigrane du battage médiatique auquel nous assistons maintenant : l’État n’a plus une thune et cherche tous les moyens de couper toutes les dépenses, et de récupérer tout ce qu’il peut pour tenir. Ici, ce sont les médecins intérimaires. La semaine prochaine, qui sait ? Cet Etat sent mauvais, il sent la gangrène et la cessation de paiement.
Ce pays est foutu.