Il était temps.
Déjà, on frôlait partout le bonheur rare de la gestion maîtrisée de l’emploi (point trop n’en faut pour s’assurer un peuple alerte et vif). On sentait partout cette nervosité vivifiante d’une productivité record autant liée à un nombre croissant de gens habilement oisifs et d’individus sur-occupés. On savait évidemment, dans les milieux les mieux informés, qu’on avait encore trop de forces vives et qu’on risquait, par la vigueur économique insolente du pays, de faire de l’ombre à de ténébreux voisins qui pourraient y trouver là matière à querelle.
Bien sûr, parfois, ici ou là, de petits articles de saison, entre deux événements dramatiques internationaux, permettait de lever un voile volontairement pudique sur l’étrange réalité de ces expatriations de plus en plus nombreuses. Bien sûr que non,elles ne sont pas pour des raisons économiques, voyons. Et bien sûr que la situation est loin d’être aussi critique que ce que certains, à l’agenda politique probablement très chargé, tentent maladroitement de faire croire.
Mais pendant ce temps, les incrédules, les mécréants s’accumulaient qui ne voulaient pas imaginer possible qu’on puisse partir de ce pays de cocagne, qui admettaient volontiers qu’un ou deux riches pendards puissent fuir de justes impôts et de nécessaires taxations, mais qui, jamais, n’auraient cru au succès des méthodes hollandistes jusque dans les classes plus modestes (et moins riches) de la population. Ces mêmes incrédules refusaient de croire ces informations qui expliquaient pourtant que, non content de faire fuir les riches, les motivés et les prometteurs, l’administration et le gouvernement français étaient aussi parvenus à faire renoncer ceux des investisseurs étrangers qui auraient pu venir s’installer chez nous.
Oh, bien sûr, les chiffres (ceux que les Echos ont rassemblés, notamment) se bornent pour le moment à dessiner des contours flous de ces départs et ne vont pas encore jusqu’à l’année courante. Non, vraiment, l’exode n’est pas si massif que l’on en soit à prendre le pouls au plus près du malade, mois après mois comme on le fait actuellement pour les chiffres du chômage à grands renforts de constructions statistiques hardies. Et d’ailleurs, l’article des Echos fait correctement allégeance à la doxa officielle que cette fuite n’est pas si importante en précisant bien que « les chiffres de l’exil fiscal sont à interpréter avec prudence ». C’est sage : ce serait dommage pour le président Hollande de crier victoire trop tôt dans son âpre combat contre le riche, la finance et les gens qui produisent des richesses.
Mais qu’il se rassure : à mesure que les langues se délient et que les critères de recherche s’affinent, les confirmations d’un véritable exode s’accumulent, même si ce mot est soigneusement évité pour ne faire peur à personne. Pourtant, lorsqu’on épluche les statistiques de LinkedIn, réseau social professionnel, on obtient d’intéressants graphiques (proposés ici par Atlas), présentant les pays qui perdent et qui gagnent des membres sur le réseau. Or, si l’Inde semble la grande perdante (avec 0.23% de travailleurs disparaissant du pays pour aller ailleurs), la France est … juste après.
L’expatrié français, de son côté et au vu de la croissance Qui Conforte Les Objectifs De Sapin, n’aura pas le même espoir. Pire : sans même parler de l’opprobre que les politiciens leur réservent pour avoir ainsi osé s’en aller, compte tenu de l’intéressante liste d’obstacles que l’État dresse systématiquement devant eux, revenir s’installer en France après quelques années d’expatriation s’avère compliqué.
Dès lors, des questions se posent : que peut-il se passer lorsqu’un pays fait fuir ceux qui peuvent et veulent travailler, décourage ceux qui produisent, pourchasse ceux qui créent et piétine la classe moyenne, la plus importante ? Que peut-il se passer lorsqu’un pays se vide de ses forces et se remplit d’une misère qu’il n’est plus à même de gérer ? Que peut-il se passer lorsque les caisses se vident pour ne plus se remplir, que les entreprises se ferment définitivement, que les motivés s’en vont ? Et surtout, pensez-vous que quelqu’un, dans le paysage politique actuel, est capable de répondre à ces questions simples ?
Ce pays est foutu.